25 nov. 2014

De l'autre côté (presque)

Ils sont passés à côté de nous.
Ils étaient six, eux aussi.

Je ne sais plus comment ils marchaient, un peu mélangés, sans ordre particulier, père, mère et les quatre enfants.  Je ne saurais pas non plus dire quel âge ils avaient. Probablement une bonne quarantaine avec des enfants entre 8 et 16 ans.

Nous étions sur les galets.
Nous étions tous les six.

Ils sont passés à côté de nous et nous avons échangé un regard, l'autre mère et moi.
Un regard et un sourire.
De ceux qui veulent dire "je sais", de ceux qui veulent dire "toi aussi".

Je ne sais pas comment décrire, il n'y a pas toujours le mot qu'il faut.

Nous étions assis, tous les six.
Les garçons lançaient des galets dans l'eau et je pense qu'on devait leur crier régulièrement de lancer moins fort, de lancer moins près des gens, de faire attention.
Les filles dessinaient sur les galets et les empilaient, jouant ensemble tout en papotant, un langage peu compréhensible mais que la plus grande des deux semble maîtriser bien mieux que nous.

Nous étions assis-là et ils sont passés à côté de nous, rentrant chez eux après quelques heures passées au bord du lac.

Nous avons vu en une seconde ce que nous étions toutes les deux.
Ce qu'elle avait été, ce que j'allais être.
Un sourire, un regard.

Il n'y avait rien de plus dans ce moment fugace que la certitude que bientôt, nous aussi, nous serions de l'autre côté.
A regarder les familles. A regarder les petits.
A nous souvenir sans encore ressentir de nostalgie.
A nous dire que nous y étions, il n'y a pas si longtemps. Que c'était un temps qui ne reviendrait pas.
Que c'était un temps qui ne nous manquait pas encore. Que c'était comme ça.
Qu'après les nuits, qu'après les virées pédiatres et les nez à déboucher, qu'après les stocks de couches, les purées recrachées, les petites mains collantes et les bisous mouillées, il y avait ça.

Je me suis dit que nous y étions bientôt, à ce point où nous basculons de l'autre côté.




Et étrangement, je n'ai pas eu la trouille.
Je ne me suis pas dit qu'une chose se terminait.
Pas encore.

Je ne me suis pas dit que s'en était fini des bébés, des nuits, des serrés cous, des odeurs de cheveux propres dans le nez qui chatouillent mais ne bougeons pas.
Je ne me suis pas dit ça.
J'ai juste entre-aperçu, un moment, ce qui nous attendait.


J'ai juste vu l'autre côté, celui des grands, celui des mains qu'on lâche. Celui des couchers tardifs et des repas où on peut parler et ne pas s'énerver. Celui des vacances et des voyages tous les six. Celui des autres soucis, pas marrants, pas faciles, de la communication qui se rompt, peut être, mais qu'on veut tenir, tenir bon.
Je n'ai pas eu la trouille de ce qui m'attendait, peut être parce que cet autre côté était accompagné d'un sourire.

Parce qu'il était porteur de tout ce qui va nous lier, de tout ce qui nous reste de joli à vivre. Parce qu'il était offert, comme une promesse, comme un "ça va aller".

Un sourire comme un "vous avez bien fait".

32 commentaires:

  1. Un bien joli billet... as usual, as usual <3

    RépondreSupprimer
  2. moi ça me fait un peu peur, ce moment où je n'entendrai plus "maman je t'aime de tout mon coeur", "maman t'es ma copine" mais je me dis que ces phrases seront remplacées par d'autres, par des discussions-débats sur des films, sur des livres, sur l'actu. Je me dis qu'on refera le monde autour d'une choucroute ou d'un barbecue. Que je ne serai plus leur maman d'amour mais leur "petite maman" de plusieurs cm de moins qu'eux et que ce sera bien, très bien, j'en suis sûre.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. pffff, oui voilà!!! Et avec les hormones de l'allaitement je chiale. J'ai des grands pas très grands et un petits tout petit, et certainement le dernier :( mais je sais qu'après en effet, ce sera bien aussi, que ce sera autre chose, mais je pleure quand même!!!

      Supprimer
  3. Superbe billet plein de douceur et d'espérance!
    C'est comme ça que je nous regarde, les 4 adultes, les deux parents/grands-parents et tous ces enfants qui sautent, crient et jouent...

    RépondreSupprimer
  4. Mais quel beauté ! Les mots ne sont finalement pas toujours nécessaires en revanche les tiens arrivent à nous décrire superbement cette scène et l'émotion qui l'accompagne. Encore une fois, un billet qui remue pas mal.

    RépondreSupprimer
  5. Moi non plus ça ne me fait pas peur de voir mes enfants grandir. Grandir c'est vivre, apprendre, progresser, partager, échanger, devenir en quelque sorte égaux. Ce qui me fait peur c'est de vieillir. C'est de devenir un jour l'enfant de mes enfants, et surement aussi que mes parents deviennent les miens. C'est de perdre mes moyens, mes capacités...

    RépondreSupprimer
  6. Claire, bientôt 525 novembre 2014 à 16:42

    merci pour ce très beau billet...
    c'est ça que je n'aime pas, quand je suis enceinte, c'est que quand je lis ce billet, je suis émue aux larmes... ça me touche trop fort...
    c'est tellement ce que je ressens avec ce petit dernier au creux de moi... j'ai eu si peur au début, de ne pas assumer, de regretter, de ne pas avoir le courage de l'aimer... et puis, dans ces derniers mois à venir avant de le rencontrer, la certitude que nous avons fait le bon choix, parce qu'une nouvelle vie et un petit bébé tout chaud, avant les galères de garde, les nuits pourries et les rdvs pédiatres, c'est avant tout un immense bonheur......
    désormais, j'ai hâte d'être 5 <3
    merci d'avoir mis les mots sur les sentiments...

    RépondreSupprimer
  7. Très joli billet qui résonne beaucoup en moi ... Ma fille est encore toute minus (15 moisau compteur), et j'entends souvent mon entourage me dire 'profite, c'est le meilleur âge'. Mais je ne suis pas d'accord. Je profite à fond des câlins qui n'en finissent pas, de la mignonitude de chacun de ses gestes, mais j'ai l'intime conviction que je serai aussi heureuse et fière qu’aujourd’hui qd j'irai aux premiers spectacles d'école, aux retours de colo, aux résultats du bac ... Comme le dit Catherine, je pense que ce sera différent, mais tout aussi intense. Merci Marie pour ce très joli billet ...

    RépondreSupprimer
  8. Que c'est booooo Marie. Rien qu'en lisant je t'imaginais sur la plage de galets, je l'ai vu ce sourire bieveillant.
    Tu as eu raison de le choper au vol et de t'en imprégner....
    Oui tu as as bien fait !!
    (et dans une semaine je te vois en vrai !!)

    RépondreSupprimer
  9. Voilà j'ai la larmichette qui me chatouille le coin de l'oeil !
    Biz

    RépondreSupprimer
  10. Quel joli billet! Je bascule doucement, chaque jour un peu plus de l'autre côté, avec mon pratiquement 9 ans et ma presque 7 ans....Je n'ai plus de bébés et ça me va bien. Les conversations s'etoffent, les visites et promenades deviennent plus "culturelles", etc. Le temps passe et ça fait vraiment bizarre, et en même temps c'est tellement chouette! Merci :)

    RépondreSupprimer
  11. Tu as raison de ne pas avoir peur. Après, c'est bien, très bien, passionnant, merveilleux. Les discussions qui durent des heures à table, leurs premières vacances sans nous mais qu'ils veulent nous raconter en détail, tout me passionne. Et les voir devenir presque adultes, faire des choix qui nous étonnent mais qui sont les leurs, c'est chouette.
    Et puis, il ne faut pas croire, les grands aussi ont parfois besoin de câlins, moi j'aime passer ma mains dans les cheveux des mes grands, et je crois qu'ils aiment ça!
    Dimanche dernier, on a regardé Polisse avec ma grande de 18 ans, et on a parlé, longtemps. La voir s'ouvrir au monde, aux souffrances des autres, c'est très beau, très émouvant.
    C'est vrai que parfois il m'arrive d'avoir de la nostalgie pour l'époque où ils étaient petits comme les tiens, mais maintenant nous vivons d'autres joies, des grands bonheurs, et beaucoup de fierté de les voir devenir de "belles personnes".
    Chouchanik maman de 4 "enfants" de 23 à 9 ans.

    RépondreSupprimer
  12. Les larmes qui montent comme d'habitude.
    Je suis entre les deux en plus, avec mon pré ado de 10 ans er ses conversations sur la mythologie grecque à 9h le samedi, et mon tout petit de 10 mois déjà. Que je serre fort tant qu'il a son tout petit corps qui sent le bébé. Et je profite de mon si grand qui me dit tous les soirs "je t'aime maman" même si on a eu des mots durs quelques heures avant.

    RépondreSupprimer
  13. Encore un beau billet qui me donne des frissons ! Parfait pour finir une journée de travail et faire la transition vers la vie de famille. Merci Marie...

    RépondreSupprimer
  14. Pas encore de "l'autre côté"... mais sans aucune angoisse à y être un jour :) Juste le bonheur de se dire: "on a tout ça à vivre encore!" ♥

    RépondreSupprimer
  15. Comme d’habitude un superbe texte, qui fait écho au fur et à mesure que les petits grandissent.... merci Marie!

    RépondreSupprimer
  16. Merci Marie :-) merci mille fois !

    Parce que moi je me situe du coté gauche, de celles qui te regardent avec envie (et un peu d'appréhension) et qui rêvent de l'autre coté (le droit, le après)

    Merci car en cette journee de doute en ce 6eme mois de grossesse, tu me remémores pourquoi j'ai décidé de tomber enceinte à nouveau :-)

    RépondreSupprimer
  17. Wow, c'est un drôlement joli billet. Depuis que mon fils (pas tout bébé mais pas trop grand) est né, je savoure chaque étape, mais jamais je ne me suis dit que ça passait trop vite, que c'était mieux avant. Chaque étape est chouette, et à chaque étape on profite et on a hâte de découvrir la suivante.
    En ce moment c'est chouette, il parle de mieux en mieux mais bafouille encore parfois, alors on en rigole. Il se détache mais réclame des calins à des moments clés. On adore, mais on aimera aussi la prochaine étape, comme on a aimé celle d'avant.

    C'est chouette de les voir grandir, mais c'est aussi drôlement chouette d'en profiter. Au maximum.

    RépondreSupprimer
  18. Beau texte, comme d'habitude, qui sait si bien mettre en scène ce quotidien mais qui prend des allures de ralenti de cinéma !!! Je n'ai pas peur que mes puces grandissent, au contraire j'aime les voir évoluer et de manière si différente, et j'aime chaque phase, je la bois goulûment et avidement. Certains jours j'aimerais faire un saut ds le temps pour voir à quoi va ressembler notre petite famille ds quelques années mais finalement je me dis que le quotidien est aussi beau et intéressant.
    Merci Marie de rendre notre quotidien si beau avec tes textes !!!
    Marine

    RépondreSupprimer
  19. Oh c'est tellement beau et tellement triste à la fois……. Moi je ne veux pas y être, non, pas du tout du tout !!!!! et pourtant je vais bien devoir me résigner à me "contenter" de mes deux merveilles. J'en aurais aimées tellement plus et j'aurais voulu faire durer le plaisir avant de passer de l'autre côté comme tu dis.
    Merci Marie de la beauté de tes textes !

    RépondreSupprimer
  20. Ça me fout la trouille personnellement, alors que pourtant, j'y suis encore dans les moments nez dans le cou, cheveux sentant le bébé qu'on se surprend à renifler plus qu'on ne le voudrait. Les couches pourries moisies et les prouts sur le bidon tout chaud tout doux.
    Mais nous ne sommes que 4. Pas 5. Alors que pour moi le 5 c'est mon chiffre. C'est le bon, je le sens, je le sais. Mais plus le temps avance et plus la maladie me fait comprendre que je dois me satisfaire de mes deux. Certains me disent que si si c'est ainsi c'est que "ça vaut peut être mieux" et d'autres me disent aussi avoir " le choix du roi un fils une fille, c'est bien tu as de la chance". Oui il y a toujours pire. Et mieux aussi. Mais j'ai cette sensation, tu te souviens Marie de ton article qui parle de cette sensation de vide, cette sensation de ne pas être au complet.
    J'aimerai une famille nombreuse. 4 idéalement ou au moins 3. Mais ça sera deux. Et je n'arrive pas à faire le deuil des bébés tout chaud tout frisés, ces petites mains qui s'agrippent à tes doigts comme pour te dire qu'ils te reconnaissent qu'ils se sentent bien quand tu es là. Et je n'ai pas profité de ce dernier bébé. A cause de cette saloperie de santé. A cause de ces foutus médocs qui me mettent KO.
    Ton article est beau. Comme souvent. Comme chaque fois que tu livres un petit bout de toi, de vous.

    RépondreSupprimer
  21. vous écrivez si bien , marie , Merci ! n'ayez pas la trouille , c'est formidable aussi quand ils grandissent .. quand ils sont grands , vous ce sera x 4 , moi c'est x 2 .. évidemment il y a des soucis , mais il y a aussi la continuité de ce qu'on essaye de leur apporter , transmettre .. depuis tout petits .. Bonne Route à vous 6 !

    RépondreSupprimer
  22. Article très juste... qui résonne d'autant plus que je suis en train de trier mes photos numériques vieilles de 10 ans... Je me surprends à reconnaître qu'il y a du bon des deux côtés de la barrière.

    RépondreSupprimer
  23. Quel joli billet !!! C'est vrai que ça fout un peu la trouille de l'autre coté... Plus de cheveux tout doux, de cou et de cuisses potelées à bizouter... Mais la fierté de voir quels adultes ils vont devenir, les caractères qui s'affirment, les réussites ? J'en suis loin encore, je n'ai qu'un premier enfant de 13 mois, j'espère en avoir d'autres, mais cet article me rappelle à quel point il faut profiter de chaque instant !

    RépondreSupprimer
  24. ah je le vois ce sourire dont tu parles , je le connais, je l'ai déjà rencontré et oui il est encourageant !

    RépondreSupprimer
  25. J'ai trouvé cette jolie petite note très émouvante

    RépondreSupprimer
  26. Personnellement je n'en ai pas 4, je n'en ai qu'un et il n'y en aura pas d'autres.....et mon cœur se serre de le voir grandir un peu trop vite. Pourtant j'aime aussi le voir progresser! Il faut les aimer, les aimer et le leur dire encore et encore et peut être que de l'avoir tant entendu ils continueront à nous le dire aussi même lorsqu'ils seront grands....J'en connais... et j'espère... :)

    RépondreSupprimer

Pour laisser un commentaire sans identifiant, il suffit de sélectionner Anonyme ou Nom/URL.
Et si tu es une buse, bah, envoie un mail, je t'expliquerai ça un peu mieux...

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...